Blackkklansman
Je traduis un peu à l'arrache le texte de Boots Riley, à propos du film "Blackkklansman". C'est je crois à lire absolument si vous avez vu le film, et même sinon c'est grave intéressant (le lien pour le texte original, beaucoup plus joliment écrit que ma traduction grossière, est en bas) :
"Quelques réflexions sur Blackkklansman.
Attention spoilers, ne lisez pas si vous n’avez pas vu le film.
Ce n’est pas tant une critique esthétique de la mise en scène magistrale du film, qu’une critique de son contenu politique ainsi que du timing politique de sa sortie.
Attention spoilers, ne lisez pas si vous n’avez pas vu le film.
Ce n’est pas tant une critique esthétique de la mise en scène magistrale du film, qu’une critique de son contenu politique ainsi que du timing politique de sa sortie.
Je veux aussi préciser, comme je l’ai tweeté la semaine dernière, que Spike Lee a été une influence énorme pour moi. J’ai décidé de rejoindre une école de cinéma il y a des années de cela à cause de lui. […] Spike ne tient jamais sa langue [quand quelque chose lui déplaît.] Même si je vais exprimer un désaccord, je le tiens dans la plus haute estime en tant que réalisateur. Je dois ajouter que je connais personnellement beaucoup de gens qui ont aidé à réaliser ce film, et que ce sont des gens très bien intentionnés, et puisqu’ils me connaissent, ils savent que je ne vais pas tenir ma langue.
Premièrement, Blackkklansman n’est pas une histoire vraie. Le fait qu’une histoire ne soit pas « vraie » n’est pas forcément un problème pour moi – je n’ai pas envie moi-même de raconter des histoires vraies pour le moment – mais cela est présenté comme une histoire vraie alors que ce sont précisément ses éléments fictifs qui permettent de présenter un flic comme un héros de la lutte contre le racisme. Quand j’ai exprimé des critiques jusqu’à présent j’ai entendu des gens dire « Mais c’est une histoire vraie ! » Or ce n’est pas le cas.
C’est une histoire inventée dans laquelle les parties fausses tentent de faire d’un flic un héros de la lutte contre l’oppression raciste. Cela sort en pleine période de débats autour de Black Lives Matter, et ce n’est pas une coïncidence. Il y a un certain point de vue qui est défendu ici.
Voilà ce que nous savons :
Le véritable Ron Stallworth a infiltré une organisation radicale noire pendant 3 ans (pas juste le temps d’un évènement comme montré dans le film) pendant lesquelles il a fait tout ce que les documents du programme Counter Intelligence (Cointelpro), qui ont été déclassifiés depuis l’adoption du Freedom of information Act, nous disent qu’il a fait : saboter une organisation de militant.e.s noir.e.s radica.ux.les dont l’intention était précisément de combattre l’oppression raciste. Les documents déclassifiés de Cointelpro nous expliquent que la tâche des policiers infiltrés dans ces organisations radicales était de tenter de perturber leur fonctionnement, par exemple en poussant au développement de luttes intestines [entre les membres de l’organisation], en se comportant comme des taré.e.s pour faire passer l’organisation pour une mauvaise chose [auprès des habitant.e.s], provoquer des bagarres physiques, ou les mettre en scène pour que [des gens] finissent assassinés par la police ou par d’autres. Ron Stallworth faisait partie du Cointelpro. Les objectifs de Cointelpro étaient de détruire les organisations [militantes] radicales, en particulier les organisations radicales noires.
Les documents de Cointelpro nous montrent que des flics et le FBI ont également infiltré des organisations suprématistes blanches, mais pas pour perturber leur fonctionnement. Elles n’étaient pas inquiétées. Le but était de les utiliser pour menacer et/ou attaquer physiquement les organisations militantes radicales. Il n’y avait pas de directives pour empêcher la montée des organisations suprématistes blanches. La directive était de stopper les organisations radicales. Les suprématistes blanc.he.s étaient infiltré.e.s dans le but de devenir des instruments de répression plus efficaces de l’État. Dans certains cas, c’était les flics sous couverture qui se présentaient avec des plans d’action, et ont littéralement pressé la gâchette lors de certains assassinats [de militant.e.s.] Cela s’est produit lors de l’attentat contre une église affiliée au mouvement des Droits Civiques à Birmingham, l’assassinat d’un des leaders des Droits Civiques de Détroit à Selma, le massacre des travailleurs du Parti Communiste à Greensboro en 1979, et en bien d’autres occasions. C’est à cette entreprise que Ron Stallworth participait, et c’est ce qu’il faisait durant cette période. Les évènements du film ont lieu en 1979 et dans les années qui suivent.
Stallworth a écrit ses mémoires pour se montrer sous un jour différent, mais regardons plutôt ce que nous savons d’autre, factuellement.
Stallworth et la police n’ont déjoué aucune explosion. Ce n’était pas dans les mémoires de Stallworth. Cela a été ajouté dans le film pour faire passer la police pour des héros.
Aucun.e flic n’a été enregistré et/ou arrêté pour avoir dit bourré à un bar qu’il était content de pouvoir tuer des Noirs. Ce n’est pas non plus dans les mémoires de Stallworth. Cela a été ajouté au film pour faire comme si Ron et la police étaient intéressés par le fait de combattre le racisme, comme si [dans la réalité] ils ne faisaient pas bloc tou.te.s ensemble pour protéger n’importe quel flic raciste et irrespectueu.x.se que la police compte en son sein. C’est une scène où l’ensemble des forces de police – chef et tout le reste – travaillent main dans la main avec l’amoureuse militante noire radicale fictive pour piéger le flic raciste. Cela ne s’est jamais produit. Cela ne pourrait jamais se produire dans la réalité, et quelqu’un qui dirait des trucs aussi vagues tout en étant bourré ne serait jamais arrêté pour cela. Mais cela donne l’impression que les flics en ont quelque chose à foutre.
Son partenaire qui a infiltré le Klan n’était pas Juif et n’avait pas « l’air Juif » aux yeux des gens. Cela a été inventé pour dramatiser la scène et donner l’impression que les flics risquaient plus que ce qu’ils risquaient vraiment. Ajoutez à cela le fait qu’on donne l’impression qu’ils le font pour combattre le racisme et cela fait aimer les flics d’autant plus. Cela veut dire qu’il n’y a pas eu de scène durant laquelle Stallworth a dû aller jeter une pierre dans la vitre [pour sauver son compagnon.]
J’ai rencontré Kwame Ture deux ou trois fois, et l’ai écouté parler plus souvent encore. Au moment où il se faisait appeler Kwame Ture, il avait formé le All-African People’s Revolutionary Party (AAPRP) et il vivait en Afrique la plupart du temps. Le programme de l’AAPRP pour les Noir.e.s aux États-Unis à l’époque était de créer une intelligentsia révolutionnaire noire. Ils l’ont fait à travers la rédaction d’une énorme liste de lectures, et la création de groupes de lecture collective rigoureux. Il est revenu aux USA et a fait le tour des universités pour parler aux étudiant.e.s noir.e.s dans ce but. Dans l’état de San Francisco en 1989/90, j’ai participé à certains de ces groupes de lectures. Si vous étiez vraiment allés voir Kwame Ture pour lui demander ce qu’il fallait faire maintenant, à l’époque – comme le fait Ron Stallworth dans le film – il vous aurait donné sa réponse habituelle : « Étudie ! » Mais cela rendait le groupe noir radical plus dangereux si Ture répondait quelque chose donnant l’impression d’une insurrection armée prochaine – ce à quoi il n’appelait pas à l’époque. Mais bon, ce film tente de faire passer un agent de Cointelpro pour un héros. Il a besoin de tous les petits arrangements avec la réalité possible pour pouvoir y arriver.
C’est grâce à toutes ces histoires inventées que Blackkklansman parvient à faire passer Ron Stallworth, son partenaire et l’ensemble de la police pour des héros. Sans les parties inventées, et en se basant seulement sur ce que l’on sait des agents qui ont infiltré les groupes radicaux, et de comment ils ont infiltré et dirigé les groupes suprématistes blancs pour attaquer ces groupes radicaux, Ron Stallworth est le méchant.
Tout le reste est simplement un ensemble de choses invérifiables que l’ancien-flic Ron Stallworth a écrites dans ses mémoires. On ne sait pas ce qu’il s’est passé puisque les « documents ont été détruits. » On doit croire la parole d’un flic qui a infiltré pendant trois ans une organisation noire radicale. C’est probablement pour cela qu’il n’a pu être publié qu’au sein d’une maison d’édition spécialisée dans la publication de livres écrits par des flics.
À la fin, la petite amie radicale dit qu’elle n’est toujours pas d’accord avec le fait qu’il soit flic, ensuite Stallworth – le mec qu’on a suivi pendant et pour qui on a été poussés à avoir de l’empathie pendant tout le film, et qui est faussement montré comme ayant risqué sa vie pour combattre le racisme – explique qu’il est pour la libération des siens en même temps qu’il est flic. Tous les faux éléments du film montrés jusqu’à ce moment vont dans le sens de cette affirmation [et font croire qu’il est possible de réconcilier les deux.] Ensuite ils entendent quelque chose et vont voir de quoi il s’agit, pistolets au poing. Ils marchent à travers le couloir avec un effet-chariot, la marque de fabrique de Spike Lee qui nous dit que c’est bien lui l’auteur, le même chariot qui a fait descendre la rue à Malcolm X et a conduit Dap à travers le campus lorsqu’il criait « Réveillez-vous ! » Ils avancent ensemble dans le futur, côte à côte, dans une composition symétrique, pour combattre la croix en feu de la terreur raciste. Les flics et le mouvement contre l’oppression [et pour la justice sociale], [avançant] unis. C’est l’image ultime, avant que le film passe à des images réelles des attaques actuelles de l’extrême-droite. Pitié pas ça.
Bon. On est confronté.e.s au racisme non pas seulement à travers la terreur physique imposée par les racistes et leurs attitudes, mais aussi sur la fiche de paie, pour le logement, la couverture santé, et d’autres problèmes matériels ayant trait à notre qualité de vie. Mais si on se limite aux attaques physiques racistes, et la logique de terreur mise en place sur la base des doctrines racistes, elles proviennent, au quotidien, en écrasante majorité de la police. Et pas seulement des flics Blanc.he.s. Des flics Noirs aussi. Donc le fait que Spike nous présente un film où tous les éléments de l’histoire sont inventés dans le but de présenter un flic Noir et ses collègues comme des alliés dans la lutte contre le racisme est pour le moins décevant, pour le dire gentiment.
La plupart des appels lancés par le mouvement Black Lives Matter à combattre la brutalité policière et les meurtres policiers se sont confrontés aux arguments de la droite selon lesquels le réel problème pour les Noir.e.s aux États-Unis serait la « Black on Black violence » [les meurtres entre Noirs, surtout dans les quartiers pauvres.] Certains d’entre nous [Noir.e.s], comme Spike Lee, ont cru à cela. Il y a deux ans, j’ai écrit un article dans le Guardian concernant le mythe de la montée de la « Black on Black violence, » et prouvé à travers des statistiques que cette idée est fausse. Dans cet article je mentionnais la manière dont le film « Chiraq » de Spike Lee alimente ce mythe [une histoire de meurtre entre Noirs dans un ghetto et de violences entre gangs], et comment ce mythe est utilisé pour combattre les mouvements pour la justice sociale. L’article est intitulé « la culture noire n’est pas le problème – le problème ce sont les inégalités systémiques. » Dans le contexte des débats politiques mettant en évidence le rôle de la police dans les attaques racistes – ce nouveau film est le frère jumeau de Chiraq. Les deux films disent à l’unisson : « Les Noir.e.s doivent arrêter de se préoccuper des violences policières et se pencher plutôt sur ce qu’ils se font les uns aux autres – en plus, la police combat le racisme. »
À ce jour, beaucoup de gens savent que Spike Lee a été payé plus de 200 000 dollars pour réaliser une campagne de pub visant à « améliorer les relations avec les minorités » [une campagne de pub de la police de New York pour faciliter le « rapprochement » entre police et citoyens.] Que ce soit le cas où non, Blackkksman a tout l’air du prolongement de cette campagne de pub."
https://twitter.com/BootsRiley/status/1030575674447212544/photo/1?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1030575674447212544&ref_url=https%3A%2F%2Fdeadline.com%2F2018%2F08%2Fdirector-boots-riley-questions-spike-lees-black-kkklansman-politics-in-twitter-rant-1202447977%2F
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